La chaussée brunehaut à Domqueur

Entre faits et légendes

 

Selon le Dictionnaire de la conversation et de la lecture, la dénomination Chaussée Brunehaut a fort embarrassé les savants. Jacques de Guyse, raconte sérieusement, au commencement de ses Annales, qu'un archidruide, appelé Brunehilde, gouverneur, vers l'an 1026 avant J.-C, du formidable royaume de Belgis, fit établir sept grandes routes partant de sa capitale, lesquelles avaient toutes cent pieds de large, et dont quatre étaient recouvertes de briques cuites, ornées de colonnes de marbre et bordées d'allées de chênes. De là venait tout naturellement le nom de chaussées Brunehaut. Mais cette étymologie n'a pas satisfait les savants. Pierre Nicolas Grenier, savant religieux de Corbie, qui savait le celtique aussi bien que les membres de la Société impériale des Antiquaires de France, tire le nom de Brunehaut de deux mots celtiques signifiant « hauteur de cailloux ». Un historiographe veut qu'on écrive et qu'on prononce chaussées Bruneaux, ce qui n'éclaircit nullement la difficulté. Enfin, le plus grand nombre pense que Brunehaut, fille d'Athanagild, roi des Wisigoths, et épouse de Sigebert Ier, roi d'Austrasie, princesse qui mourut en 613, construisit ces routes, ou plutôt répara d'anciennes voies romaines auxquelles le peuple donna son nom. Cette dernière supposition parait jusqu'ici la plus raisonnable. Un grand nombre d'écrivains se sont exercés sur cette matière ; tel Nicolas Bergier, Histoire des grands chemins de l'Empire romain, et Grégoire d'Essigny, Mémoire sur la question des voies romaines, vulgairement appelées Chaussées Brunehaut, qui traversent Picardie.

Les historiens du XIXe siècle ont assez généralement reconnu les chaussées Brunehaut comme romaines : de constructrice, la reine d’Austrasie, vit progressivement ces travaux réduits à de simples réfections. Mais c’était encore trop, et bientôt on s’avisa qu’il était peu vraisemblable qu’elle ait entamé en Neustrie, terre étrangère, sinon ennemie, quelques travaux, fussent-ils d’entretien.

« C’est une fantaisie d’érudit, de poète ou d’écolâtre, postérieur à la Renaissance carolingienne et sans le moindre rapport avec la réalité, la reine franque n’ayant jamais rien fait pour les routes. » Le questionnement historique sur l’origine des chaussées Brunehaut est donc sans objet. Tout est dit, mais on n’a rien expliqué, car ces dénominations se sont largement répandues avant même que n’apparaissent les premières « légendes ».

 

 

Les faits

 

Il pourrait s’agir de voies gauloises, peut-être établies sur des pistes néolithiques, restaurées et entretenues par les Romains. Quoi qu’il en soit, seule la période d’utilisation par les Romains est attestée par des sources convergentes : bornes milliaires, table de Peutinger, itinéraire d'Antonin. On peut dire sans s’avancer beaucoup qu’il préexistait un réseau de voies gauloises qui a certainement favorisé la relative rapidité de la conquête de la Gaule par les Romains. S’il ne parle pas explicitement de ce réseau, Jules César ne se plaint d’aucune difficulté de déplacement, et accessoirement, il nous renseigne sur l’un ou l’autre ouvrage, comme le pont qu’il trouve sur l’Aisne où il établit un campement. Précisons que les Romains, qui mesurent les voies de tout leur empire en milles (milia), continueront à utiliser dans le nord de la Gaule la lieue (leuga) gauloise. Ajoutons encore que de nombreux noms de véhicules romains sont d’origine gauloise, à commencer par l’indémodable ''carrus'' mais aussi carpentum, rheda ou raeda, petorritum, cisium et capsum qui attestent du savoir-faire des charrons gaulois.

 

 

 

 

Les légendes

 

« S’il y a Province de l’ancien Empire des Romains, où les Grands Chemins par eux faits paroissent encore entiers, c’est principalement nostre Gaule Belgique, en laquelle lesdits chemins sont réconnu de tous, sous le nom de Chaussées de Brunehault, ou de Chemins ferrez : sur le sujet desquels ont esté faits plusieurs contes à plaisir, tant par escrit que par paroles, qui ne s’accordent pas bien ensemble : & moins encore avec la vérité de l’Histoire. Or ceux qui en ont escrit, alléguent pour Auteur desdits Chemins un anciens Roy des Belges, nommé Brunehaldus : & ceux qui en parlent ordinairement, tiennent comme par certaine traditive, que c’est la Reine Brunehault, femme de Sigebert Roy d’Austrasie, qui les a fait faire. » 

L’une et l’autre de ces légendes tentent de justifier des dénominations déjà bien établies. Quelques mentions antérieures à ces légendes le confirment.

 

Le roi-druide et grand-prêtre Brunehaut, Brunehildis ou Brunéhulde

 

Le premier récit légendaire, bien oubliée aujourd'hui et reléguée depuis longtemps au rang des fables nous est connu par Jean Wauquelin dans ses Chroniques du Hainault, manuscrit du XVe siècle, chef-d’œuvre d'enluminure. Cette traduction de Jean Wauquelin des Annales historiae illustrium principum Hannoniae rédigées à la fin du XIVe siècle par Jacques de Guyse faite sur commande de Philippe le Bon, fondateur de l’Ordre de la Toison d'or, « par laquelle exposicion et translacion au plaisir de Dieu polra a tous oans et lisans, plainement apparoir la noble procreacion et lignie, et comment est descendus mon dit tres redoubté et tres puissant seigneur du hault, noble et excellent sang des Troyens. » Le mythe de l'origine troyenne est un lieu commun des chroniques médiévales. La dynastie mérovingienne la première s’en réclame dans les chroniques de Frédégaire. Le modèle est bien sûr l’Énéide.
Selon les chroniqueur médiévaux,
Bavo (parfois nommé « Bavo-le-Brun » (Bavo Brunus ou Bavonis brunien latin) par J. de Guyse), de la famille de Priam, fuyant la ville de Troie investie, gagna après maintes aventures (via l'Afrique et l'Angleterre) une terre hospitalière où il fit bâtir une cité qu’il appela « Belges » (l'actuelle Bavay). Sept routes, dédiées aux planètes Jupiter, Mars, Vénus, Saturne, Mercure, le Soleil et la Lune, partaient de sept des 9 temples de la cité. Mais l’instauration d’une monarchie élective sonna le déclin de la « cité de Belges ». La restauration, permit un nouvel essor, et mille ans avant J.-C., « Brunehildis », druide et roi, fit paver les sept « chaussées générales » joignant « Belges » aux limites de son royaume. À cause d’un retour fatal aux monarchies électives, les Belges perdirent leur unité et ne purent résister aux invasions romaines. Selon Jacques de Guyse, c'est Brunéhulde, présenté comme « Grand-prêtre » qui a « fait établir sept grandes routes, partant de la ville de Belgis, co duisant dans tous les pays, et nommée encore aujourd'hui voies ou chausées de Brunéhulde ou Brunéhaut ».

Cette origine des chaussées Brunehaut resta populaire jusqu’au XVIe siècle, mais ne résista pas à la mise aux rebuts par les historiens du mythe des origines troyennes. Aujourd’hui, sur la colonne de Bavay, l’ancienne « cité de Belges », on peut lire ce qui a été conservé d’une autre légende, celle de la Reine Brunehaut.

 

 

 

 

 

La reine Brunehaut

  

  

 

 

La colonne Brunehaut à Bavay

 

La seconde légende, bien que moins vraisemblable dans son récit, a été conservée par les historiens, sous une forme rationalisée, jusqu'au XXe siècle. Après en avoir ôté le fantastique, il leur restait une reine Brunehaut, dont ils ne remettaient point en doute l’historicité, et qui avait bien pu peut-être au moins restaurer ces chaussées. Un petit passage du très volumineux Myreur des Histors, chronique universelle du XIVe siècle par Jean d'Outremeuse, mérite d’être cité dans son intégralité : chaque phrase est riche d’enseignement, mais la lecture en est aujourd’hui malaisée.

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Une légende cruelle, dont l’origine ne date que du XVe siècle, dit qu’elle aurait été suppliciée par Clotaire II, traînée par un cheval sur une de ces routes. En Belgique et dans le Nord de la France, cette légende précisait que ces routes correspondraient aux traces qu’aurait laissées derrière elle la reine Brunehaut, emmenée à toute vitesse, en ligne droite par monts et par vaux, derrière son cheval. Une autre légende en faisait la mère de Jules César.

 

 

 

 

La colonne de Bavay

 

La petite ville de Bavay, dont l’importance à l’époque gallo-romaine n’a vraiment été reconnue que depuis la mise au jour de ses ruines imposantes par les bombardements de 1940, est le point de départ de sept chaussées Brunehaut. Au centre de la place du bourg, une colonne heptagonalemonumentale, érigée en 1872, surmontée de la statue de la reine d’Austrasie, mentionne, sur ses sept faces, sept directions. Les destinations en sont des capitales administratives de la Gaule belgique, et le texte résume bien les conceptions du XIXe siècle sur l’origine des chaussées Brunehaut.

TOURNAY

AMIENS

SOISSONS

REIMS

TRÈVES 

COLOGNE 

UTRECHT

CES VOIES 

MARCUS AGRIPPA

VERS L’AN 25

PAR LA REINE

CE MONUMENT

AU POINT

LES SEPT CHAUSSÉES

FURENT CONSTRUITES

LIEUTENANT

AVANT JÉSUS-CHRIST

BRUNEHAUT

A ÉTÉ RÉÉDIFIÉ

CENTRAL

ROMAINES

PAR

DE CÉSAR AUGUSTE

ET RESTAURÉES

MORTE EN L’AN 613

EN L’AN 1872

OÙ ABOUTISSAIENT

DITES DE BRUNEHAUT

Ce monument, qui a résisté miraculeusement aux bombardements, en remplaçait un autre comme en atteste l’inscription. Celui-là, érigé en 1806 et conservé au musée de Bavay, indiquait sept destinations étonnantes.

RECONSTRUIT

EN 1806 POUR

L’INDICATION

SEPT CHAUSSÉES

BRUNEHAUDT

CONDUISANT AUX

MERS - MONUMENT

A

A

A

A

A

A

A

OSTENDE

DIEPPE

SAINT-MALO

VENISE

HAMBOURG

MASTRICHT

ANVERS

Ce monument reconstruit en remplaçait donc aussi un autre qui aurait été transféré au musée de Douai où il est peut-être encore. Quoi qu’il en soit, son inscription recopiée en 1809 par J. de Baste nous suggérait déjà que ces chaussées se prolongeaient jusqu’aux mers, et Camille Jullian2 avait déjà fait le rapprochement avec la définition de la « via militaris » du code de Justinien : « Les voies militaires aboutissent aux mers, aux villes, aux fleuves ou à d’autres voies militaires ». Mais les destinations avaient conservé un caractère utilitaire. Le chronogramme de ce monument nous donne l’année 1766 (MDCLLLVVVI).

représentée au beau milieu de la place sur le plan de Bavay de Jacques de Deventer. Jacques Lessabé écrit, en 1534, que l’on peut voir sur la place de Bavay (Belgense) une grande colonne de pierre à degrés d'où partent sept voies royales qui ont conservé le nom de Brunehilde, leur constructrice. On peut imaginer avec Jules Vannérus qu’une colonne semblable à celle de Tongres fut érigée durant la période

La fIn

Des sept

ChaVssees

brVnehaVLt


Les Mers

feront

chavssee de tovrnay

chavssee de cambray

chavssee dv cateav

chavssee de pons

chavssee d’avette

chavssee de bintch

chavssee de mons

Or une colonne est mentionnée bien auparavant. Au XVIe siècle, elle est décrite plus d’une fois et romaine, et restaurée au cours des siècles.

 

Les chaussées Brunehaut

 

La source principale de nos connaissances sur les « chaussées Brunehaut » est une enquête de Jules Vannérus publiée en 1938. Il y a réuni un nombre impressionnant de mentions anciennes tirées de documents administratifs et judiciaires. Ces dénominations, qui s’appliquent à des voies reconnues romaines, se concentrent en Picardie, en Artois et dans l’ancien Hainaut autour de Bavay, mais s’étendent sporadiquement bien au-delà. Dès la Renaissance, les antiquaires l’avaient déjà reconnu.

Entre parenthèses, les grands chemins antiques sans dénomination « Brunehaut ».

  • Au départ de Bavay
    • vers Dinant et Trèves
    • vers Tongres et Cologne
    • vers Anvers et Utrecht
    • vers Gand et Bruges
    • vers Valenciennes et Tournai
    • vers Cambrai et Amiens
    • vers Vermand et Beauvais
    • vers Avesnes et Reims
  • Au départ de Tongres
    • vers Bavay
    • (vers Amay et Arlon)
    • vers Herstal et Trèves
    • vers Cologne
    • (vers Tirlemont et Boulogne)

 

Chaussées Brunehaut dans le Nord-Pas-de-Calais

 

 

 

Plaque de rue à Estrées-Deniécourt, visible en 2007

  • L’ancienne voie romaine qui relie Arras à Thérouanne est encore officiellement nommée Chaussée Brunehaut, joignant Cambrai et Le Cateau à l’est, et obliquant vers l’ouest à partir de Thérouanne, vers Desvres via Longfossé.
  • La D932, qui correspond à un déclassement de la RN32, et qui relie Bavay à Nauroy, portion de l'ancienne voie Bavay-Vermand (Aisne)-Beauvais (Oise), est couramment appelée «chaussée Brunehaut» (par exemple à Estrées ou à Englefontaine)

 

Chaussées Brunehaut dans la Somme

 

 

 

Portion empierrée et montante de la chaussée Brunehaut, entre Surcamps et Saint-Ouen. La vue est prise en direction du nord-ouest, vers Surcamps.

On en relève au moins trois, rayonnant à partir d’Amiens, où elles reprennent bien souvent le tracé de la Via Agrippa :

  • Les cartes de grande diffusion elles-mêmes mentionnent celle qui s’étire vers le nord-ouest.

Reliant Montreuil à la capitale picarde, celle-ci fait apparaître un tracé parfaitement rectiligne entre Brimeux et Amiens, même si quelques interruptions et un angle cassent sa perfection.

De la vallée de la Canche, l’ancienne voie romaine (maintenant désignée sous le nom de D 129) passe un peu à l’écart de Campagne-lès-Hesdin après avoir laissé sur son côté Ouest le hameau de « Brunehaut-Pré », change légèrement de cap pour traverser et dépasser la N 39, retrouve son axe et pour une courte distance à partir de Saint-Rémy-au-Bois. Traversant la vallée de l’Authie, la ligne droite atteint Ponches-Estruval, pour ne se matérialiser à nouveau (sur des cartes à l’échelle 1 / 50 000e) qu’au sud de Dompierre-sur-Authie et à l’est de la D 111. La ligne droite de la D 108 en est alors très « pure » sur 28 km, jusqu’à Surcamps, après avoir traversé ou longé successivement Estrées-lès-Crécy, Brailly-Cornehotte, Noyelles-en-Chaussée, Yvrencheux, Yvrench, Oneux, Coulonvillers, Cramont et Domqueur.

 

 

 

 

Dernières centaines de mètres (en pente légère) de chemin caillouteux avant d’atteindre les premières maisons de Saint-Ouen.

Une petite bifurcation au franchissement de la D 216 permet de rejoindre, par un chemin actuellement non bitumé, Saint-Ouen et y traverser la vallée de la Nièvre. Au-delà de cette localité, le bitume ne recouvre à nouveau plus la voie romaine, qui s’incline un peu à la traversée de la D 113, juste entre Ville-le-Marclet et Vignacourt, et jusque Vaux-en-Amiénois, village à partir duquel elle porte le nom de D 12 jusqu’à Amiens.

  • La traversée de villages parfaitement alignés par la D1029, juste à l’est depuis les Hortillonnages, en direction de Vermand, fait découvrir de nombreuses plaques de rues portant ce nom, dans le Santerre, au-delà de Villers-Bretonneux et plus précisément depuis Foucaucourt jusqu’à Estrées-en-Chaussée (partie orientale de l’actuelle commune d’Estrées-Mons). Sont ainsi concernées aussi au moins les communes de Estrées-Deniécourt, Villers-Carbonnel et Brie.
  • La route allant d'Amiens à Roye (D934) est également nommée «chaussée Brunehaut». On trouve notamment cette dénomination dans la traversée de la commune de Bouchoir.

 

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